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Bandit !

 
Sur la peinture de Charlie Verot
par Emma Gazano

 
Au bal, écrasées par le poids des lignes au dessus de leurs têtes, les femmes
dans leurs larges robes dansent lourdement, un peu avachies sous le poids
des tissus. Les hommes groupés en petits cercles compacts discutent et
s’étendent en long et en large sur la majesté qui les entoure. Habitués à
l’écrasante présence des tableaux, ils habitent l’espace proprement, parlant
à voix basse, leurs visages tournés vers le ciel, abattus et virevoltants.
Fiers de s’intégrer à un monde totalisant, devenant sujets minuscules. Pris
dans la coupole menaçante, les spectateurs s’exclament. Les zébrures multipliées
libèrent quelque chose de leurs gestes, bras étendus dans la danse,
bras tendus vers le haut, bras exclamatifs en croix. Ils dansent comme des
primitifs absorbés par l’effet de distorsion ; ils ne sont plus tout à fait euxmêmes,
s’oublient à mesure que le rythme s’accélère – les toiles tendues
toutes parmi eux produisent une transe de masse. Assommés par l’écho
dans le palais d’un son acide, bas, mécanique, une fois dévêtus d’une première
peau, hommes et femmes s’assoient par terre, tantôt épuisés se
bouchant l’oreille, tantôt les yeux révulsés tournés vers les tableaux. Les
serpents échappés de la deuxième dimension viennent s’enrouler contre
le public en demi-sommeil. Les bandes grandissent jusqu’à éclater, avant
contrites dans l’espace de leurs pots, se déversent dans la salle, fendent
le carrelage, retrouvent la terre. Dans la coupole ensauvagée les zébrures
des tableaux flottent dans l’atmosphère, devenant tonnerres, tourbillons,
ouragans.
*
« C’était toujours aussi bon. Quelle classe ! Ah ! la savate ! Incroyable !
Vrai, j’aurais jamais cru. Je me suis tout de suite méfié. Je doutais. Ça, je
suis surpris, je l’avoue. Quelle embuscade ! Tremblez, faiseurs ! Quelle
griserie ! Quel pied ! Je jouis ! Retenez-moi ! Je m’envole ! Je vais crier !
De joie ! J’enrage ! Quelles couleurs ! Oriflammes ! Fusées ! Étoiles
filantes ! Châteaux ! Ivresse ! Bandit ! Allez vous faire foutre ! »1
1 SINIAC Pierre, Ferdinaud Céline, Rivages/Noir, 2002

 

Bandit !

 
On Charlie Verot’s painting
by Emma Gazano

 
In the ballroom, crushed by the weight of the lines above their heads, the women in their large
dresses are dancing heavily, slouching a little under the weight of fabric. The men, gathered in
small, compact circles are expanding upon the majesty that surrounds them. Used to the
overwhelming presence of the paintings, they neatly inhabit the space, downbeat and whirling
around, speaking in undertones, their faces turned towards the sky. Proud to fit in a totalizing world,
they become minute subjects. Caught in the menacing dome, the audience cries out. The multiplied
stripes liberate something of their gestures: extended arms while dancing, arms stretched upwards,
exclamatory crossed arms. They dance like primitives absorbed by the distortion effect ; they’re not
exactly themselves anymore, forgetting themselves as the rhythm accelerates – stretched canvases
all around them generate a mass trance. Struck by the echo in the palace, an acid, low, mechanical
sound : once stripped of a first skin, men and women sit down on the ground, either exhausted
plugging their ear, either with their revolving eyes turned towards the paintings. Snakes, escaped
from the second dimension, start to curl up against the public in half-sleep. The stripes grow until
they burst, first constrained in their original space, they pour out into the room, crack the tiled floor,
find the earth underneath. In the dome turned wild, the streaks from the paintings float around in the
atmosphere, becoming thunders, vortexes, hurricanes.

« C’était toujours aussi bon. Quelle classe ! Ah ! la savate ! Incroyable !
Vrai, j’aurais jamais cru. Je me suis tout de suite méfié. Je doutais. Ça, je
suis surpris, je l’avoue. Quelle embuscade ! Tremblez, faiseurs ! Quelle
griserie ! Quel pied ! Je jouis ! Retenez-moi ! Je m’envole ! Je vais crier !
De joie ! J’enrage ! Quelles couleurs ! Oriflammes ! Fusées ! Étoiles
filantes ! Châteaux ! Ivresse ! Bandit ! Allez vous faire foutre ! » 1
1 SINIAC Pierre, Ferdinaud Céline, Rivages/Noir, 2002

 

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